Le piège invisible : croire que notre problème, c’est nous
Quand une difficulté s’installe, stress chronique, manque de confiance, conflit répétitif, perfectionnisme, notre cerveau fait quelque chose de très particulier : il écrit un récit autour. Et ce récit devient tellement familier qu’on finit par le confondre avec notre identité.
« Je suis quelqu’un d’anxieux. » « Je n’arrive jamais à m’affirmer. » « De toute façon, je rate toujours ce genre de situation. »
Ces phrases ont l’air de constats. En réalité, ce sont des histoires. Et comme toute histoire, elles peuvent être réécrites.
C’est exactement ce que propose l’approche narrative, développée par le thérapeute australien Michael White dans les années 1980, et aujourd’hui largement utilisée en coaching. Son idée centrale est simple mais puissante : le problème n’est pas la personne. Le problème est le problème.
Deux héritiers essentiels : Jerome Bruner et Pierre Blanc-Sahnoun
Si Michael White a posé les fondations de l’approche narrative, celle-ci n’aurait pas la richesse qu’on lui connaît aujourd’hui sans l’apport décisif de deux autres figures : le psychologue américain Jerome Bruner et le coach français Pierre Blanc-Sahnoun.
Jerome Bruner (1915-2016) est l’un des penseurs qui ont le plus influencé Michael White. Pionnier de la psychologie cognitive, puis de ce qu’il a appelé la psychologie culturelle, Bruner défend une idée centrale : l’être humain ne se contente pas de vivre des expériences, il leur donne sens en les mettant en récit. Pour lui, nous pensons de deux manières complémentaires : un mode logique (les faits, les démonstrations) et un mode narratif (les histoires, les significations). Or, c’est le mode narratif qui structure notre identité, nos émotions et nos décisions.
Autrement dit : nous ne sommes pas définis par ce qui nous arrive, mais par la manière dont nous le racontons. Cette intuition a directement nourri le travail sur les exceptions : changer l’histoire que l’on se raconte, c’est changer la réalité vécue. Bruner introduit aussi la notion de « paysage de l’action » (ce que l’on fait) et de « paysage de l’identité » (ce que cela dit de nous), deux niveaux que l’approche narrative explore systématiquement en séance.
Pierre Blanc-Sahnoun, de son côté, a joué un rôle clé en France et en Europe francophone. Coach, formateur et auteur de référence (notamment Le grand livre du coaching narratif), il a importé, traduit et surtout adapté les pratiques narratives au monde du coaching professionnel : entreprises, dirigeants, équipes, transitions de carrière. Son apport est double. D’abord, il a montré que l’approche narrative n’est pas réservée au champ thérapeutique : elle est extrêmement puissante en coaching, en particulier pour aider une personne à sortir d’une identité professionnelle figée (« je suis un manager rigide », « je ne suis pas légitime »). Ensuite, il a mis en avant la dimension éthique et politique du récit : qui a le droit de raconter notre histoire ? Quelles histoires dominantes la société, l’entreprise ou la famille nous imposent-elles ?
Grâce à Bruner, nous comprenons pourquoi le récit transforme. Grâce à Blanc-Sahnoun, nous savons comment le mobiliser concrètement dans un accompagnement. Les exceptions, dès lors, ne sont plus de simples détails positifs : elles deviennent les matériaux d’une nouvelle identité choisie.
Les deux récits qui cohabitent en vous
À chaque instant, deux histoires se jouent en parallèle dans votre vie.
L’histoire dominante du problème : celle qui prend toute la place, qui est bruyante, qui donne l’impression d’expliquer « tout ». Elle sélectionne dans votre mémoire les événements qui la confirment.
Les histoires alternatives, les exceptions : ces moments, parfois minuscules, où le problème n’était pas là, ou moins fort, ou géré autrement. Ces instants existent toujours. Toujours. Mais le cerveau les minimise parce qu’ils ne collent pas au récit dominant.
Un parallèle intéressant avec les neurosciences : notre cerveau fonctionne avec un biais de confirmation. Il repère ce qui valide ce qu’il croit déjà. Travailler ses exceptions, c’est littéralement ré-entraîner son attention à voir autre chose.
Mais au fait, qu’est-ce qu’une « exception » ?
Une exception, ce n’est pas forcément un exploit. C’est tout fait, geste, pensée, émotion, choix qui contredit, même un peu, l’histoire du problème. Elle peut être :
Un comportement : avoir osé dire non une fois.
Une émotion : s’être senti calme un matin, sans raison précise.
Une pensée : « Finalement, j’ai assez bien géré. »
Une capacité : avoir trouvé un mot juste au bon moment.
Une valeur : avoir agi selon ce qui compte vraiment pour vous.
Un rêve : un projet qui refait surface.
Une relation : une personne avec qui le problème ne se joue pas.
3 exemples concrets
Exemple 1 : le perfectionniste
Marc décroche une note correcte à un examen. Sa petite voix dit : « Tu aurais pu faire mieux. » L’exception, ici, ce n’est pas la note. C’est le moment, bref, où il s’est dit « c’est pas mal » avant que le perfectionnisme ne reprenne la main. Cette micro-seconde est une porte.
Exemple 2 : la prise de parole en réunion
Claire pense qu’elle « n’arrive jamais à s’exprimer ». Pourtant, mardi dernier, elle a posé une question en réunion. Juste une. Mais c’est une exception. Qu’est-ce qui l’a rendue possible ? Qui était là ? Qu’est-ce qu’elle s’est dit à ce moment-là ?
Exemple 3 : le couple qui « se dispute tout le temps »
En creusant, on découvre qu’il y a eu un dimanche tranquille. Un repas sans tension. L’histoire dominante dit : « On se dispute tout le temps. » L’exception dit : « Pas tout le temps. Pas dimanche. » Et c’est à partir de ce dimanche qu’on peut reconstruire.
Pourquoi ça marche : le cercle vertueux de l’espoir
Dès qu’une exception est repérée et prise au sérieux, quelque chose se débloque.
La perception de soi change : vous découvrez une qualité, une ressource, un pouvoir d’agir.
L’espoir réapparaît : et avec lui, l’énergie.
Les projets ressurgissent : rêves mis de côté, envies oubliées, idées enfouies.
L’action devient possible : plus légère, plus naturelle, moins forcée.
En PNL, on dirait que vous enrichissez votre carte du monde : la représentation intérieure que vous avez de votre réalité devient plus large, plus souple, plus habitable.
Les bonnes questions pour faire émerger vos exceptions
3 erreurs classiques à éviter
Travailler ses exceptions semble simple, mais trois pièges reviennent souvent.
- Minimiser l’exception : « Oui mais ce n’est qu’une fois. » Justement, c’est un début.
- Attendre une « grande » exception : les transformations durables commencent presque toujours par des micro-signes.
- Chercher à expliquer le problème au lieu de nourrir l’exception : comprendre pourquoi ça ne va pas ne fait pas forcément aller mieux. Nourrir ce qui marche, oui.
Mini-exercice (5 minutes) : votre première exception
- Choisissez un problème récurrent dans votre vie actuelle.
- Repérez un moment, cette semaine, où ce problème était moins présent, même 2 minutes.
- Décrivez-le par écrit : que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait de différent ? Qu’est-ce que cela révèle sur une ressource que vous possédez ?
- Donnez un titre à cette scène (par exemple : « Le jour où j’ai osé poser la question »).
Ce titre devient une nouvelle brique de votre récit préféré.
Un changement de regard, pas une méthode magique
Comme l’écrivait Marcel Proust : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »
Travailler avec les exceptions, ce n’est pas nier les problèmes. C’est refuser qu’ils aient le monopole du récit. C’est reconnaître que, même dans les moments les plus difficiles, il existe en vous des zones vivantes, des ressources, des éclats d’initiative.
Mon rôle, en séance, est de vous aider à repérer ces exceptions, à les mettre en lumière, et à les tisser ensemble pour construire une histoire qui vous ressemble vraiment, pas celle que le problème a écrite à votre place.
Parce qu’au fond, vous êtes bien plus que vos difficultés. Et votre histoire reste, à chaque instant, ouverte à la réécriture.
Vous pouvez réserver directement votre séance via la plateforme Priorise, ou contacter Félix Nourry depuis son site internet.
Lien vers son profil Priorise : https://priorise.fr/praticiens/félix-nourry