Vous êtes à table, entouré de votre famille.
On rit, on parle, on se sert un deuxième verre. Et pourtant, à cet instant précis, vous vous sentez terriblement seul. Personne ne le voit. Vous non plus, vous n’arrivez pas vraiment à l’expliquer.
Anne Frank, cachée avec les siens pendant deux ans, l’avait déjà compris avant tout le monde : « On peut se sentir seul, malgré l’amour des autres, si l’on n’est le préféré de personne ».
Une phrase écrite en pleine promiscuité, entourée jour et nuit, et pourtant seule. La preuve que ce sentiment n’a jamais eu besoin d’un manque de monde autour de soi pour exister.
Ce moment-là, beaucoup de personnes le connaissent.
Dans ma pratique, j’observe qu’il vient rarement d’un manque de monde autour de soi. Il vient d’ailleurs, et c’est justement ce qui le rend si difficile à nommer, et si facile à taire.
Quand une épreuve de santé s’y ajoute, ce silence prend une couleur particulière. On sourit à ses collègues, on répond « ça va » à ses proches, on garde pour soi la fatigue, les résultats d’examens qui inquiètent, les nuits où on tourne en rond dans sa tête.
Non pas parce qu’on est isolé au sens propre, mais parce qu’une part de ce qu’on vit ne se raconte pas facilement, même aux personnes qui nous aiment le plus.
Pourquoi ce sentiment mérite qu’on s’y arrête
Ce que je viens de décrire, la recherche le documente aussi, chiffres à l’appui. On a tendance à croire que la solitude touche surtout les personnes âgées, ou les personnes malades, isolées physiquement.
La réalité est plus nuancée.
L’Organisation mondiale de la santé elle-même l’affirme dans son rapport de juin 2025 : la solitude touche une personne sur six dans le monde, à tous les âges, avec une proportion plus élevée encore chez les adolescents et les jeunes adultes que chez les personnes âgées.
En France, l’étude Solitudes 2025 de la Fondation de France, enquête Crédoc de juillet 2025, confirme la tendance : 36% des 25-39 ans et 37% des moins de 25 ans déclarent se sentir seuls, contre 24% en moyenne nationale.
L’OMS pose d’ailleurs une distinction utile : la solitude est le sentiment douloureux qui naît d’un écart entre les liens sociaux souhaités et les liens réels, tandis que l’isolement social désigne l’absence objective de liens suffisants.
Deux réalités différentes, qui peuvent exister l’une sans l’autre, et c’est cette distinction qui explique pourquoi on peut se sentir seul au beau milieu d’un entourage présent et aimant.
C’est souvent cette forme-là que vivent les personnes traversant une épreuve de santé longue : entourées, mais coupées d’une partie d’elles-mêmes, faute de pouvoir tout partager.
Cette distinction n’est pas qu’un détail de vocabulaire. Elle a un coût réel sur la santé, et les données les plus récentes le confirment.
Une méta-analyse publiée en septembre 2025 dans la revue scientifique BMC Public Health, portant sur six études de cohorte et plus de cinq millions de personnes suivies, associe l’isolement social et la solitude à un risque accru de maladie cardiovasculaire (+17%), et d’AVC en particulier (+23%).
Ce n’est donc pas un simple état d’âme qu’on peut ignorer en se disant que ça va passer, sans que cela signifie, bien sûr, que la solitude « cause » la maladie : c’est un facteur de risque parmi d’autres, documenté par la recherche.
Ce vécu, quelqu’un me l’a résumé un jour en une phrase, lors d’un groupe de parole entre personnes concernées par la maladie :
« On est quand même seul face à la maladie ».
Pas parce que personne n’est là. Mais parce qu’il y a une part de ce qu’on traverse qu’on ne partage avec personne, même entouré.
Ce silence a un effet cumulatif. Plus on tait ce qu’on ressent pour préserver ses proches, plus la distance intérieure grandit, même si la distance apparente, elle, reste la même.
On continue à voir les mêmes personnes, on garde les mêmes habitudes, mais quelque chose de soi reste hors champ. Avec le temps, cette part cachée finit par peser plus lourd que la maladie elle-même.
Mon approche : la solitude comme compagnon de route, pas comme ennemie
Après des années d’accompagnement, j’ai constaté qu’on soit malade, en bonne santé, jeune ou âgée, on ressent tous à un moment donné la solitude.
Ce n’est pas un accident de parcours réservé à certains. C’est un compagnon intérieur, qui traverse toutes les vies, sous des formes différentes.
Le problème n’est donc pas la présence de ce sentiment.
Le problème, c’est la relation qu’on entretient avec lui. Tant qu’on la traite comme une ennemie à combattre ou à cacher, elle prend toute la place, et elle isole davantage.
Le vrai changement commence quand on arrête de la fuir pour apprendre à la reconnaître.
Le journaliste Bernard Lebel résume ainsi les deux solitudes qui traversent l’oeuvre de Paul Auster : « celle qui tétanise et retient au sol, et celle qui apaise, qui guérit, qui fait vivre parce qu’elle permet d’être au plus près de ce que l’on est. »
Une image littéraire, pas une promesse médicale : ce que je propose ne soigne pas la maladie, mais aide à transformer le rapport à ce qu’elle traverse.
C’est ce basculement-là que je cherche à accompagner : la solitude ne disparaît pas, mais elle change de camp.
C’est l’un des fondements de ma méthode K.H.A.M., née de mon propre vécu d’une épreuve de santé.
Reconnaître la solitude, l’accueillir sans se juger, puis choisir consciemment la place qu’on veut lui laisser, voilà ce qui permet, petit à petit, de reprendre pied plutôt que de subir.
La phrase que je répète le plus souvent aux personnes que j’accompagne est simple à dire, plus longue à intégrer : vous n’êtes pas seul à ressentir cela, la solitude ne vous a pas choisi plus qu’une autre.
Ce que l’accompagnement change, ce n’est pas la présence de la solitude dans votre vie, c’est votre capacité à vivre avec elle, sans qu’elle décide à votre place.
4 pistes concrètes pour transformer votre relation à la solitude
1.Donnez-lui un nom, pas un jugement
Quand ce sentiment arrive, au lieu de vous demander « qu’est-ce qui ne va pas chez moi », demandez-vous simplement « qu’est-ce que je ressens, là, maintenant ».
Est-ce de la fatigue, de la peur de déranger, le sentiment de ne pas être compris ?
Nommer précisément, sans juger, c’est déjà cesser de lutter contre soi-même, et c’est souvent le premier vrai pas vers l’apaisement.
Distinguez la solitude subie de la solitude choisie
Toutes les solitudes ne se valent pas. Certaines vous vident, d’autres vous ressourcent.
Repérez, sur une semaine, les moments où être seul vous fait du bien, par exemple le matin avant que la maison se réveille, ou le soir après une journée de soins. Accordez-vous ces moments sans culpabilité.
C’est une manière concrète de reprendre la main sur ce compagnon plutôt que de le subir en permanence.
3.Choisissez un espace où vous pouvez vous taire moins
Une personne de confiance, un groupe de parole, une association de patients : un seul endroit où vous n’avez pas à faire semblant suffit déjà à alléger le poids du silence.
Vous n’avez pas besoin que tout le monde comprenne ce que vous traversez. Une seule personne, un seul espace, suffit pour commencer à desserrer l’étau.
4.Installez un rendez-vous régulier avec vous-même
Dix minutes, une fois par semaine, pour écrire ou simplement observer ce que cette solitude vous dit de vos besoins réels. Elle a souvent quelque chose à vous apprendre sur ce qui compte vraiment pour vous : un besoin de repos, une relation à réajuster, une envie qu’on avait mise de côté depuis la maladie.
Ce rendez-vous devient, avec le temps, moins un moment redouté qu’un moment attendu.
Ces quatre pistes ne suppriment pas la solitude. Elles changent la manière dont elle circule dans votre vie : moins subie, plus reconnue, et progressivement plus vivable.
Vivre avec elle, plutôt que contre elle
La solitude n’est pas un signe que quelque chose a échoué dans votre vie.
C’est une expérience humaine, partagée par tous, qui prend simplement un relief différent selon les épreuves traversées.
Ce qui fait la différence, ce n’est pas de la faire taire, c’est d’apprendre à cheminer avec elle : la reconnaître quand elle arrive, lui laisser une place sans la laisser tout envahir, et continuer à avancer avec elle à vos côtés plutôt qu’en la combattant.
C’est exactement cela, faire d’un compagnon redouté un compagnon de route.
Vous n’êtes pas seul à vivre cela.
Et si cette étape résonne avec ce que vous traversez, je vous propose un premier échange via la plateforme Priorise, pour poser ensemble, avec la méthode K.H.A.M., les premières bases de ce chemin, à votre rythme.
Sources citées :
Organisation mondiale de la Santé, rapport de la Commission sur le lien social, 30 juin 2025.
Fondation de France / Crédoc, Étude Solitudes 2025 (enquête Conditions de vie et aspirations, juillet 2025).
Luo et al., « Association of social isolation, loneliness and risk of cardiovascular diseases : Meta-analysis of cohort studies », BMC Public Health, 24 septembre 2025.
Anne Frank, Journal, entrée du 29 décembre 1943.
Bernard Lebel, « Paul Auster ou l’éloge de la solitude », L’Actualité.
Lien vers son profil Priorise : https://priorise.fr/praticiens/kham-thepmany